“Haiti Then and Now”: Conversation avec Dre Sabine Lamour

“Haitian Thinkers in the Public Space: An Interview Series”

Haiti Then and Now: Conversation avec Dre Sabine Lamour

Dirigé par Dr. Celucien L. Joseph

6 Janvier 2021

« … Messieurs, nous ne voulons plus nous résigner à n’être que des machines à reproduction et les servantes du « Seigneur et Maître ». Souvenez-vous que les révolutions qui, comme la nôtre, bouleversent l’ordre des choses établies sont des armes à double tranchant. Cette femme si longtemps passive et résignée peut lever la tête et obtenir qu’une autre Révolution se fasse, qui la mette à sa place. »

Alice Garoute

HTN : Parlez-nous de vous, de vos antécédents, de votre éducation, de vos liens avec
Haïti, etc. Qui est le Dre Lamour ?

Dre Sabine Lamour

SL : Je suis Sabine Lamour. Je suis née à Jacmel. J’ai grandi dans une famille de quatre enfants et j’étais la troisième entre mes deux sœurs aînées et mon frère. Mes parents ont accompli une longue carrière d’éducateurs, ma mère pendant plus de vingt-cinq ans, et mon père presque 60 ans dans l’école communautaire qu’il avait fondée avec un Suisse en 1976. L’éducation, les discussions politiques et les discours sur l’indépendance des femmes étaient au centre de la plupart des conversations familiales.

Selon ma mère, l’éducation représente la clef qui ouvre toutes les portes, notamment sociales et économiques. Dès l’âge de deux ans, elle a pris la décision de m’inscrire à l’école des filles où elle était institutrice : l’École nationale des filles Evelyna Lévy. Mon premier rapport avec l’école était empreint de bienveillance, de joie et de protection. Très tôt, j’ai découvert la passion de la lecture via le livre La joie de lire. Dès l’âge de cinq ans, je maitrisais la lecture. Je lisais tout ce que mes parents ramenaient à la maison, notamment mon père, enseignant de littérature haïtienne, qui apportait des livres, des magazines et journaux que je feuilletais ou lisais systématiquement. Ce penchant fut encouragé par mes parents, particulièrement ma mère qui, à trois ans, m’inscrivit à la bibliothèque municipale.

En grandissant, j’avais beaucoup de difficultés à suivre les règles et accepter les décisions familiales. J’étais souvent punie pour insolence, disait-on. J’ai compris que les manières de faire, de comprendre qui guidaient les décisions des adultes n’étaient pas les mêmes d’un groupe à un autre. J’étais souvent avec mon nounou, les dames de service à la maison, ma grand-mère, mes tantes, et avec ma marraine qui n’avait pas la même approche que ma mère sur l’éducation des enfants.

A quinze ans, j’ai décidé de couper les ponts avec le culte protestant dans lequel j’ai été officiellement élevée. Pour poursuivre mes études secondaires, j’ai intégré le lycée Célie Lamour de Jacmel. J’ai trouvé un refuge dans la lecture jusqu’à l’obtention de mon diplôme de philo à l’âge de dix-huit ans. En plus de ma passion pour la lecture, j’ai consacré du temps à la militance. En effet, j’ai intégré plusieurs organisations durant la période de mon adolescence. De cette période m’est resté le goût pour les organisations, et ce fut le début de mon intérêt réel pour la politique et les questions concernant le collectif.

Dans les années 1990, suite aux troubles politiques qui perturbaient le fonctionnement des écoles, mes parents m’ont retirée du lycée et m’ont inscrite au Collège Suisse que j’ai fréquenté jusqu’à la classe de philo. J’ai voyagé à Port-au-Prince au cours des années 2000 où j’ai intégré la Faculté des sciences humaines en optant pour la sociologie. Mon cursus terminé en 2004, ma curiosité intellectuelle m’a conduite vers le féminisme tout en faisant l’expérience des luttes estudiantines des années 2003 et 2004 à Jacmel. En 2005, j’ai intégré le monde du travail. J’ai été recrutée pendant trois ans par la CROSE[1], une organisation politique du Sud-Est, qui m’avait déléguée à Thiotte où j’ai participé à la structuration d’un mouvement de paysans et de femmes dans l’arrondissement de Belle-Anse. Cette expérience de l’autonomie en dehors du cocon familial m’a permis de développer des liens avec Haïti.

Avec mes premières économies, je suis partie le 10 octobre 2008 afin de poursuivre mes études universitaires en France. En 2010, je me suis inscrite en thèse et j’ai choisi de travailler sur un sujet qui concerne Haïti. En 2011, j’ai pris la décision de retourner vivre en Haïti où j’ai travaillé comme sociologue pour payer mes études. À mesure que je sillonnais le pays pour conduire ma thèse de doctorat et mon travail professionnel, j’ai développé des liens avec les gens. J’ai aussi découvert l’importance du vaudou dans la mise en forme du monde haïtien. Ces nombreuses rencontres ont nourri mes réflexions et affiné ma compréhension de l’univers anthropo-sociologique du pays.

En 2011, j’ai intégré le corps professoral de la Faculté des sciences humaines afin d’enseigner la sociologie. A ce moment, j’entamais des recherches sur ma thèse ; j’ai tissé des liens avec le mouvement féministe haïtien et adhéré à une organisation féministe où je milite actuellement. Pour les besoins de ma thèse, je vivais entre Haïti et la France. Le 17 octobre 2017, j’ai soutenu la thèse ; le 27 novembre 2017, je suis devenue la coordonnatrice de l’organisation féministe SOFA. Depuis cette date, je vis en Haïti.

HTN : En 2018, vous et d’autres femmes écrivains – Darline Alexis et Denyse Côté – avez coédité un texte très important intitulé Déjouer le silence. Contre-discours sur les femmes haïtiennes, publié respectivement par PressuniQ et Mémoire d’encrier. Je recommande vivement cet ouvrage qui aborde de manière critique les aspects et les contenus intellectuels, littéraires, culturels, économiques et politiques du féminisme (haïtien). Ce texte a une portée et un contenu ambitieux et aborde des questions cruciales sur les droits et la liberté des femmes, la citoyenneté, l’intersectionnalité, le racisme et les stéréotypes sur les femmes. Il ne traite pas seulement de la situation difficile des femmes dans la société haïtienne et dans les Caraïbes ; il aborde également la manière dont les individus, en particulier les hommes, continuent de remettre en question et de rejeter les réalisations féministes.

Si je me souviens bien, vous avez contribué à deux ou trois chapitres de ce livre. Je suis intéressé de savoir ce qui vous a inspiré vous et vos coéditeurs à écrire un texte aussi ambitieux et important ?

SL : Non, j’ai écrit un chapitre de l’ouvrage : Partir pour mieux s’enraciner : retour sur la fabrique du poto-mitan en Haïti (2018)[2]. Ce projet d’écriture collectif s’inscrit dans la démarche initiée par des féministes qui vise, dès le renouveau de 1986, à institutionnaliser les études féministes en Haïti. Sous l’impulsion de ces femmes et de Darline Alexis, la secrétaire générale de l’Université Quisqueya, un cours d’été de genre avait été dispensé dans cet espace. Faute de financement, la direction de Quisqueya a suspendu ce cours en 2015. En 2016, avec Denyse Coté qui fréquente le mouvement féministe depuis 1986 et Darline Alexis, nous avons décidé de réaliser un colloque sur le féminisme en Haïti. Le projet de publication était associé à la réalisation du colloque, car il fallait laisser les traces de cet évènement.

L’idée qui servait de pivot au projet était la mise en évidence des richesses, militantes et théoriques, que le féminisme haïtien avait accumulé depuis plus de cent ans, car il fallait déjouer le complot du silence, l’apartheid épistémique tant interne qu’externe qui invisibilise la richesse intellectuelle dont le féminisme haïtien est porteur. Nous avons discuté du colloque avec plusieurs collègues de la Caraïbe, du Canada et de la France. Nous les avons invités à participer à cet évènement qui avait une portée internationale. À ce moment-là, le féminisme haïtien était au centre de toutes les réflexions. Pour les féministes, le colloque était une façon de répondre aux acteurs de la coopération internationale qui avaient crié la mort de ce mouvement après le séisme de 2010.

Le titre du livre, Déjouer le silence : contre discours sur les femmes haïtiennes, est un clin d’œil qui contredit la perception faisant croire que les organisations féministes post-1986 furent silencées par les grands médias au niveau international, car les féministes avaient refusé de suivre leurs dictées en matière d’intervention sur les violences faites aux femmes. Ces militantes devaient aussi contrecarrer les discours racistes qui présentaient les femmes en tant qu’assistées, discours qui met constamment en avant la figure d’une femme avec un enfant sur les bras comme l’image le plus représentatif de la pauvreté en Haïti.

Dans l’imaginaire haïtien, l’archétype de la femme portant un enfant sur les bras symbolise le pouvoir au féminin qui cultive l’indépendance, la protection et la travailleuse. L’idée était de dire que les Haïtiennes peuvent parler, car elles ont la capacité d’analyser et de produire des réflexions pertinentes sur leur réalité.

Sur le plan interne, le livre répond à l’antiféminisme décomplexé qui tend à fragiliser les acquis « gany (acquis) » engrangés par les féministes depuis la célèbre manifestation du 3 avril 1986. Son ambition était à la hauteur des réponses que les réflexions devaient apporter sur les plans théorique, politique et épistémique.

Au niveau personnel, le colloque et le livre ont épaulé mon enseignement à l’UNIQ : Genre et représentation sociale en Haïti. Car, au travers de mes lectures et du cours, j’avais saisi la puissance des représentations, du symbolique et de l’imaginaire dans la société haïtienne. Les discussions entamées dans le cadre des cours et avec des pairs sur le terrain m’ont donné de la matière pour changer mon sujet de thèse et faire du symbole poto-mitan le pivot de mes réflexions théorique, épistémique et politique sur le pays ; j’étais en première année de doctorat.

HTN : b) Votre chapitre sur la notion de poto-mitan en ce qui concerne le rôle et la fonction indispensable des femmes haïtiennes dans la société est à la fois éducatif et informatif. Ne pensez-vous pas que ce dicton est à la fois éducatif et informatif : « fanm se poto mitan » lequel a été exploité par des hommes (haïtiens) toxiques pour s’excuser de leur responsabilité égale dans la société et à la maison ?

SL : J’ai grandi entourée de femmes travailleuses qui se prenaient en charge tout en assurant la responsabilité de leurs proches. Cette implication sociale facilite pourtant l’exclusion par l’hommage des femmes de la construction du monde qui exploite leur force de travail. Donc, le poto-mitan est plus qu’un dicton, vu que la force de travail des femmes et les maigres ressources auxquelles elles ont accès seront utilisées pour le collectif.

Le poto-mitan est une forme de mise en ordre du monde, un principe d’ordonnancement qui permet aux hommes de se décharger du souci des autres. Ainsi, il constitue un élément clé pour aborder la question épineuse de la responsabilité en Haïti. Sa mise en forme s’appuie sur des éléments tant matériels qu’idéels qui rendent compréhensible le fait que les institutions haïtiennes, – majoritairement dirigées par des hommes – ne sont pas au service du bien collectif.

Le poto-mitan convoque l’organisation du politique et l’idée du vivre ensemble. Il condamne les femmes à la prise en charge de la vulnérabilité sans co-engagement moral d’aucune entité de niveau plus élevé. L’approche permet de dégager des modalités de compréhension tant des rapports de sexe que le mode d’organisation politique de notre société. A ce stade, le poto-mitan et les responsabilités[3] y afférentes définissent entre les sexes une ligne de partage qui enferme les femmes dans le sacrifice de soi et le don. D’où la définition d’une société où le travail des femmes s’apparente à un don sacrificiel ne faisant pas appel au contre-don (Lamour, 2017). Le poto-mitan met en exergue l’idéal politique du sacrifie ou l’idéal sacrificiel qui influe sur l’organisation des rapports de sexe au détriment des femmes dans notre société.

HTN : Pouvez-vous citer deux à trois féministes haïtiennes qui ont influencé votre propre travail et votre compréhension du féminisme ? De quelle manière leurs idées et leurs écrits ont-ils façonné votre développement intellectuel et votre activisme ?

SL : Mes influences sont hétéroclites. Elles sont à la fois haïtiennes et étrangères. Elles s’inspirent autant des intellectuelles que de la sagesse populaire haïtiennes. Des hommes autant que des femmes m’ont influencé. Mes intérêts académiques et mon activisme ont pris forme au confluent de multiples expériences (lecture, cinéma, séries, recherches, discussions, militantisme, expérience familiale, lodyans, théâtre, spiritualité haïtienne, littérature grise, etc.).

J’ai fait le choix de vivre dans un pays où l’université n’encourage pas la réflexion intellectuelle de ses chercheur-e-s. Pour surmonter cette difficulté, cerner la réalité, illustrer et définir des stratégies militantes, je me nourris des faits qui jalonnent la vie quotidienne. Sur le plan féministe, je tiens compte de l’histoire en réexaminant des gestes politiques posés par des figures féminines au niveau national. Par exemple, le geste de Défilée m’a permis de comprendre qu’après la mort de Dessalines cette femme avait proposé une route politique à Haïti. En ramassant les restes du père de la nation, Défilée a proposé à mon sens un mode d’institutionnalisation du lien social qui s’écarte du nécropolitique (Mbembe, 2006) qui était instauré depuis l’époque coloniale et est reconduit en Haïti en 1806. Son geste demeure d’actualité dans une société où le devoir de sépulture aux morts reste un problème majeur de droits humains. Malheureusement, les femmes avaient été mises hors-jeu au moment de la construction de la nation, en témoigne l’image qui est collée à cette femme. Elle est présentée comme une folle qui avait posé un acte dénué de sens.

Sur le plan féministe, le roman Blanche négresse (2006)[4] de Cléante Valcin Desgraves[5] m’a montré l’importance d’appréhender les rapports de pouvoir dans leur imbrication et leur intersectionnalité. La fresque de Madeleine Sylvain Bouchereau sur Haïti et ses femmes (1957) m’a permis de saisir les grands moments et les combats du mouvement féministe qui revendique une société juste et égalitaire. Fils de misère (1974)[6] de Marie Thérèse Colimon Hall et L’autre moitié du développement (1986) de Mireille Neptune Anglade[7] ont nourri mes réflexions autour du concept de la responsabilité qui est central dans ma thèse de doctorat. Via ce concept, j’ai pu penser la question de la protection sociale et le rôle joué par le poto-mitan dans l’organisation d’une forme de protection mécanique dans notre société.

HTN : Quels sont les défis actuels auxquels les femmes et les filles haïtiennes sont confrontées à l’époque contemporaine ? Comment SOFA a-t-elle aidé à améliorer la condition des femmes et des filles en Haïti ?

SL : Les défis auxquels les femmes et les filles sont confrontées en Haïti sont légion. Je n’en présenterai que deux. Le premier concerne l’accès des femmes à la santé sexuelle et reproductive. Haïti est le pays de la région qui ne parvient pas à contrôler son taux de mortalité maternelle. L’avortement constitue la troisième cause de décès maternel. Les autorités refusent de prendre des mesures pour garantir la vie des femmes, notamment celles qui sont en âge de procréer. Depuis 1986, les féministes ne cessent de lutter pour la dépénalisation de l’avortement et l’accès des femmes aux soins de qualité en ce qui concerne la santé sexuelle et reproductive. En second lieu, les femmes se retrouvent parmi les plus pauvres. Cette situation les fragilise et les expose à des vulnérabilités et aux violences sexuelles et sexistes qui entravent leur participation à la gestion de la chose publique et affectent leur accès aux ressources produites par la société.

Depuis son existence le 22 février 1986, la SOFA essaie de mettre en œuvre des stratégies qui répondent aux besoins des femmes et lutte contre les violences liées aux rapports inégalitaires entre les sexes. Elle met en place des projets qui visent l’autonomisation des femmes et le recul de leur appauvrissement, elle milite pour que les stratégies intéressant la santé sexuelle et reproductive soient prises en charge par l’Etat. La SOFA mène des actions afin de garantir l’accès des femmes aux espaces de gestion de la chose publique. Au travers de ces actions combinées, l’organisation définit ce qu’elle appelle ses axes d’intervention, agissant tant sur la condition que sur les situations des femmes. Au-delà de la SOFA, je souligne que les organisations féministes et de femmes sont des structures créées par des femmes et pour ces dernières, au sein desquelles les femmes font entre elles l’apprentissage de la gestion de la chose publique. Dans ces espaces, les femmes de différentes situations élaborent des programmes et stratégies politiques pour changer leur condition. Les femmes ne sont pas souvent les bienvenues dans les partis politiques qui sont dirigés majoritairement par des hommes.

HTN : J’ai déjà indiqué ci-dessus que vous êtes la coordonnatrice de la SOFA en parallèle avec le travail de LFAS. Pouvez-vous dire ce que les deux mouvements ont en commun ? En quoi diffèrent-ils l’un de l’autre ?

SL : Les luttes contre les violences faites aux femmes et aux filles constituent une constante dans le mouvement féministe depuis 1915, bien avant l’apparition de la LFSA. Elles se manifestent depuis la mobilisation des femmes de l’Union patriotique contre les agressions sexuelles des Haïtiennes par les marines[8] ; elles ont combattu dans les années 1990 les viols des femmes par les zenglendos et les gangs avec lesquels des membres de l’armée avaient menés des expéditions punitives à l’encontre des femmes des quartiers populaires qui luttaient pour le retour à l’ordre constitutionnel. C’est dans cette dynamique qu’émergeront, dans les organisations féministes, les structures de prise en charge des femmes victimes de violence. Je cite notamment les centres Douvanjou[9] de la SOFA créés en 2001 et les centres d’hébergement des femmes violentées de Kay Fanm en 1993. Ces luttes ont repris pendant les années 2000, notamment en 2004, au moment où des troubles politiques vont de pair avec l’apparition du kidnapping de civils et le viol des femmes kidnappées.

Les féministes ont toujours mené des actions pour dénoncer, analyser et proposer des solutions face à ces brutalités deshumanisantes. La commission des femmes de 1915 contre le viol des femmes a porté plainte par-devant le Congrès des Etats-Unis pour dénoncer ces crimes des marines. Ces démarches ont provoqué le processus de désoccupation du pays par les Etats-Unis en 1934. En 1991, la Commission vérité et justice (1994-1996) a produit un document d’enquête sur les crimes commis par les zenglendos. Ces prises de position ont facilité le renforcement et la structuration du mouvement et également l’apparition de la Concertation nationale[10] qui a proposé, sous l’impulsion des féministes, le plan de lutte contre les violences faites aux femmes.

Le 8 mars 1991, dans sa prise de position de circonstance, la SOFA avait plaidé pour la création d’un ministère à la Condition féminine qui défendrait les intérêts stratégiques des femmes lors de l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques, incluant une politique de lutte nationale contre les violences faites aux femmes. Dans un article publié en 2007, le Nouvelliste, revenant sur la mission normative du ministère  souligne : « Dès son implantation, cette institution a mis en place des mécanismes pour adresser la problématique de la Violence à travers différentes actions stratégiques dont les plus importantes ont été menées en termes de : sensibilisation/information, formation, assistance aux femmes victimes, suivi juridique (révision de textes légaux) formulation de politiques (commissions mixtes intersectorielles de réflexion, concertation tripartite (Etat/société civile/agences de coopération internationale). Récemment, le 11 août 2005, à l’initiative du MCFDF, le gouvernement haïtien a promulgué un décret-loi (inscrit dans Le Moniteur #60) devant renforcer l’aspect criminel du viol. Le MCFDF est déterminé à agir à tous les niveaux pour combattre toutes les formes de violence, et à faire respecter les droits des femmes dans tous les espaces. » [11].

Dans la continuité des luttes entamées par les pionnières, la création de la KONAP-CONAP (Coordination nationale de plaidoyer pour les droits des femmes) en 2004 et la tenue du Tribunal international contre les violences faites aux femmes en 1997, bien avant la fondation de la CONAP, constituent deux dates clés dans la systématisation des analyses haïtiennes sur les violences à l’encontre des femmes.

La lutte pour la participation des femmes faisait partie des luttes des années 1934-1957. Elle a abouti à la reconnaissance des droits civils des femmes. Outre la Ligue, la contribution de Nicole Hibbert, femme de Jacques Roumain, et de Léonie Coicou, dirigeantes du comité d’action féminine est incontournable dans la bataille des femmes pour l’accès aux droits civils et politiques.

Depuis la relance du mouvement en 1986, les revendications pour la participation constituent un axe du mouvement. Ces luttes ont abouti à l’inscription du principe politique d’égalité entre les hommes et les femmes dans la Constitution (article 17 de la Constitution de 1987). Cette loi reconnait aux femmes un quota d’au moins 30 % dans les espaces de décision du pays (article 17.1 de la Constitution de 1987, amendée en 2011).

La lutte contre les violences sexuelles et pour la participation politique constitue les deux constantes qui alimentent les luttes tant des aînées que des féministes actuelles. La différence des deux époques se remarque dans le poids des ONG de la période actuelle et aussi dans la volonté d’institutionnaliser le mouvement à travers les organisations de femmes et la création du ministère à la condition féminine le 8 novembre 1994[12] et la diversité des organisations évoluant sur le terrain à partir de 1986 (SOFA, Kay Fanm, Fanm Deside, AFASDA, GADES). Cette entité de l’État a apporté une nouveauté dans la représentation de l’État haïtien sur les dossiers qui concernent les femmes de manière globale et transversale. A l’intérieur d’une institution matérialisant la participation des femmes dans les espaces décisionnels et la mise en place de la KONAP par la Concertation nationale regroupant majoritairement les organisations précitées, les féministes ont réussi la fusion des deux combats qui cimentent l’armature du mouvement depuis 1915.

Dans la continuité des luttes de la Ligue, le mouvement contemporain a tenu le pari de poser la question des femmes en tant que question sociale. Le féministe actuel n’a pas inventé ses combats. Ses combats répondent à la matrice des oppressions entrecroisées auxquelles les femmes haïtiennes ont fait face depuis 1915. Avec constance et fidélité, les féministes haïtiennes ont réussi de génération en génération le pari de transmettre un récit féministe avec un agenda politique, des lignes de combat définies qui ne sont pas dictées par l’international comme on tend bien souvent à le croire.

HTN : J’aimerais que vous parliez des principales réalisations de la Ligue féminine d’action sociale dans la société haïtienne en ce qui concerne les droits et la liberté des femmes et des filles haïtiennes.

SL : Les réalisations de la Ligue sont multiples. Elle a œuvré pour changer tant la condition que les situations des femmes. À partir des années 1930, les membres ont lutté pour que les filles, notamment les plus démunies, puissent accéder à l’éducation. Dans Haïti et ses femmes (1957), Madeleine Sylvain Bouchereau rapporte que la Ligue avait tenu des cours du soir pour les ouvrières de la capitale et des villes où elle avait une présence. Ces actions de la Ligue avaient favorisé la création d’écoles secondaires pour les filles afin de leur faciliter l’accès à l’université. En octobre 1943, un lycée de jeunes filles voit le jour dans la capitale, Port-au-Prince.

La LFSA a œuvré pour modifier le statut légal des femmes. Sous l’impulsion de cette organisation, le décret-loi du 11 janvier 1944 autorisa les femmes mariées à utiliser, à leur guise, les salaires et les gains qui proviennent de leur travail personnel. Ce décret enleva légalement aux maris le pouvoir sur les gains et salaires des femmes. L’amendement de la constitution de 1935 autorise la nomination des femmes aux emplois civils et politiques.

La Ligue a cogité sur une loi qui pourrait être considérée comme étant l’ancêtre de la loi sur la paternité, la maternité et la filiation. En décembre 1944, sous son impulsion, fut promulgué un décret-loi autorisant la recherche de la paternité dans des cas déterminés. Ce décret accorda les mêmes droits aux enfants légitimes et naturels, tout en octroyant plus de protection aux femmes/mères non mariées et aux enfants présentés comme étant des enfants nés en dehors du mariage. Les luttes de la Ligue ont aussi permis d’établir le congé payé de maternité de trois semaines avant et trois semaines après l’accouchement. Ces actions ont ouvert le chemin pour que les générations futures aient droit aux droits, donnant ainsi plus de liberté aux femmes quant aux choix qu’elles peuvent faire dans divers domaines de leur vie publique et privée.

HTN : Pouvez-vous également parler de la structure de l’organisation et des contours de la LFSA, comment son travail ambitieux était lié à la société haïtienne ? Ces féministes ont-elles été confrontées à des défis de la part du gouvernement haïtien ?

SL : Les fondatrices de la Ligue étaient tributaires d’un héritage politique. La majorité de ses leaders était des enfants filles de militants politiques qui avaient lutté contre l’occupation américaine du pays en 1915. Comme leurs mères avant elles, ces femmes avaient ancré leur combat dans une perspective globale. Leurs luttes portaient des revendications globales sans perdre de vue les problèmes spécifiques des femmes dans la dynamique collective. D’où l’originalité et la constance du mouvement féministe haïtien et des luttes des féministes. Le slogan de la SOFA porte les traces de ce legs : la lutte des femmes est celle du peuple (lit fanm yo se lit tout mas pèp la).

Dès la création de la Ligue, les féministes ont fait face à des hostilités. Madeleine Sylvain Bouchereau rapporte dans Haïti et ses femmes (1957)[13] les difficultés auxquelles la Ligue était confrontée pour s’enregistrer en tant qu’organisation. Le programme politique de la Ligue visait l’amélioration physique, économique et sociale de la femme haïtienne et la reconnaissance des droits civils et politiques de cette catégorie. Le programme fut considéré comme étant subversif par le gouvernement de Vincent. Le 10 mai 1934, deux mois après sa création, la Ligue fut interdite de fonctionnement. Ce n’est qu’en 1941, avec l’arrivée de Lescot au pouvoir, que la Ligue reprenait ses activités. En 1944, les luttes pour l’obtention du droit de vote furent relancées par les militantes. Le 19 avril 1944, sous l’impulsion de la Ligue Féminine d’Action sociale[14] (LFAS, l’amendement de la Constitution de 1935 avait permis aux femmes d’être nommées ou élues à certaines fonctions. Mais, paradoxalement elles n’étaient pas encore électrices. Ce droit d’éligibilité des femmes fut rayé de la Constitution de 1946. Toutefois, les femmes intègrent timidement les partis politiques et les syndicats (Magloire, s.d)[15].

Selon Grace Sanders [en ligne][16], les hostilités au suffrage des femmes étaient considérables. Mais la Ligue a su construire des alliances tant avec les partis politiques qu’avec d’autres organisations de femmes, y compris l’Association des femmes haïtiennes pour l’Organisation du Travail, les Amis de la Maison, le Foyer ouvrier, le Comité d’action féminine, le Parti populaire chrétien et le Parti socialiste populaire. Elles ont eu aussi le support de groupes internationaux comme la Commission interaméricaine de femmes de l’union panaméricaine, la Ligue internationale des femmes pour la paix et pour la liberté, le Conseil national des femmes noires et les Nations Unies.  Dans cette entreprise entre le 10 et le 14 avril 1950, la Ligue organisa les premiers congrès des Femmes haïtiennes, sous la présidence de Lucienne Heurtelou Estimé, première dame d’alors (Manigat, 2002). Après le congrès, elles ont eu gain de cause en 1950, en obtenant le droit de vote. En 1950, elles avaient mené une campagne massive pour inciter les femmes à participer aux élections. Vingt-huit femmes étaient candidates aux élections municipales ; huit d’entre elles étaient élues comme maires assesseures. Le 15 novembre 1956, la mairie de Port-au-Prince lance les opérations d’enregistrement des votants aux élections de 1957 en ignorant les femmes. Le 13 décembre 1956, elles ont marché et protesté contre cette mesure. Elles furent gazées, battues ; certaines ont été arrêtées et emprisonnées. Plus tard, la loi du 25 janvier 1957 assurait aux Haïtiennes majeures (21 ans) l’exercice des droits politiques en dispensant celles qui sont mariées de l’autorisation maritale pour exercer ces droits. Madeleine Sylvain Bouchereau, l’une des fondatrices de la ligue, docteure en sociologie, fut la première candidate à des élections sénatoriales. Elle ne sera pas élue. Les femmes avaient utilisé les élections de 1957 pour exercer leur droit de vote et se faire reconnaitre en tant que citoyennes. Lors de cette élection présidentielle, certaines militantes de la Ligue avaient ouvertement soutenu Louis Déjoie (Manigat, ibid). Le bureau politique féminin de Louis Déjoie fut attaqué le 7 août 1957 (Trouillot, 1986)[17].

Pour arriver à s’imposer en tant que sujets politiques après 1934, les femmes ont payé un lourd tribut. En témoigne l’emprisonnement de Léonie Madiou et les insultes proférées à l’encontre des membres de la Ligue lors des luttes pour l’accès aux droits politiques. En 1957, avec l’arrivée de François Duvalier au pouvoir, la dictature a imposé la silenciation du mouvement. Les autres secteurs de la vie nationale avaient été aussi touchés : l’Église, les syndicats, les partis politiques, les organisations sociales, étudiantes et de femmes. La Ligue et le mouvement féministe avaient payé le prix fort pour avoir lutté contre la montée du fascisme en Haïti. Les militantes furent emprisonnées, torturées, violées, tuées, battues, exilées et exécutées. Je pense spécialement aux féministes et femmes victimes de la dictature, dont entre autres :  Yvonne Hakim Rimpel, Laurette Badette, Marie Thérèse Féval et Yannick Rigaud. La répression instaurée par la dictature avait conduit à la déstructuration les organisations féministes en les réduisant à des structures philanthropiques ou les forçant à fonctionner de manière clandestine. D’ailleurs, toutes les femmes qui ne reconnaissaient pas le projet duvaliériste, incluant les féministes, étaient considérées comme des apatrides.

En attaquant ces femmes, François Duvalier envoyait un message aux femmes et particulièrement aux militantes qui se battaient pour se positionner en citoyennes à part entière. Les traitements horribles infligés aux femmes durant la dictature visaient entre autres l’anéantissement du projet féministe et sa potentialité subversive.

HTN : Premièrement, dans une société fortement patriarcale comme celle d’Haïti, qu’est-ce que cela implique d’être une intellectuelle féministe qui adopte des principes d’une pensée critique dans le contexte de la société haïtienne ? Parlez-nous de certaines difficultés et des défis que vous avez rencontrés. Deuxièmement, faites-vous une distinction entre votre travail académique et d’intellectuelle féministe ? En d’autres termes, comment chaque fonction s’influence mutuellement ou se complète-t-elle ?

SL : Actuellement, vivre en Haïti en tant qu’intellectuelle est très difficile. Souvent, les personnes qui s’imposent dans l’espace public n’appartiennent pas à cette strate de la population. Et en Haïti, compter sur les revenus tirés de travaux universitaires est quasiment impossible. Pour nourrir leur prétention d’intellectuel-le et gagner leur vie, les individus sont obligés de mener plusieurs activités. Il en résulte un empiétement des soucis quotidiens sur l’activité intellectuelle qui les empêche mener cette activité en toute quiétude.

Être un ou une intellectuelle en Haïti c’est aussi courir le risque de vivre dans l’isolement. Donc les intellectuel-lle-s font souvent partie d’un cercle restreint qui discutent entre eux sans possibilité de partager leur compréhension et leurs préoccupations avec le grand public, car les médias à grand public écrits et parlés de diffusion des réflexions manquent en Haïti. Il en découle des formes de débats compartimentés entre les différents groupes qui se réunissent selon leurs affinités et sans possibilité réelle de partage des idées dans un espace académique.

En termes de défis, les études féministes en Haïti font face à un déficit de reconnaissance académique qui fragilise les maigres réflexions produites dans le champ. Ce champ d’étude rencontre beaucoup d’obstacles pour s’institutionnaliser et s’imposer comme une réalité digne de recherche. Ajoutez à cela, l’antiféminisme rampant que l’on observe dans les médias disqualifie les travaux effectués dans le champ tant l’action des militantes féministes sur le terrain. Le défi est de mener un double travail : conjoncturel et structurel. Le conjoncturel essaie de lutter contre la remise en question des acquis politiques du féminisme, tout en ouvrant des fronts de lutte ; le structurel questionne les enjeux théoriques du champ et concerne le travail de consolidation des acquis.

Il m’est difficile de sectionner mon travail intellectuel de mon action militante. Les deux s’entretiennent de manière récursive. L’intellectuel structure la militance et vice-versa. Je rejoins la démarche des pionnières de la tradition féministe, dont celle de Madeleine Sylvain Bouchereau qui était à la fois une intellectuelle et une militante féministe. D’où une praxis féministe qui arrime savoir académique et savoir militant selon une perspective de transformation politique de la condition et des situations des femmes. Cette approche favorise l’établissement d’au moins 3 principes féministes : les réalités des femmes sont dignes d’être étudiées ; la nécessité pour les femmes de s’engager auprès des femmes ; la mise en place de réseaux intergénérationnels pour la transmission de la mémoire féministe.

HTN : Il me semble historiquement que le féminisme haïtien n’est pas monolithique et homogène. En fait, le féminisme haïtien est un phénomène assez complexe qui a été façonné historiquement par les classes sociales, l’éducation et la race, comme le binaire noir et mulâtre dans la société haïtienne. Par exemple, tout au long de l’histoire haïtienne, je peux penser à quatre à cinq types (différents) de féminisme haïtien:: 1) le féminisme haïtien classique (FHC) tente de réformer la société haïtienne en se concentrant sur le bien-être général des femmes et des filles haïtiennes de toutes origines et classes sociales; 2) le féminisme haïtien bourgeois (FHB) accorde une attention particulière à l’expérience des femmes haïtiennes riches, en particulier les femmes mulâtres (les « mulâtresses »); 3) le féminisme radical haïtien (FRD) a été influencé par les idéologies et les propositions du marxisme et du socialisme; 4) le féminisme littéraire haïtien (FLH) produit un corpus de textes de nature apologétique, offrant une représentation positive des femmes haïtiennes tout en contrant les faux récits et les stéréotypes sur les femmes haïtiennes à travers la production ou le travail de la littérature; et 5) le féminisme progressiste haïtien (FPH) n’affirme pas seulement l’expérience et l’évolution de la communauté/mouvement LGBTQ, ainsi que ses luttes dans la société haïtienne; généralement, le FPH lutte pour les droits civils, les droits humains, la libération des femmes haïtiennes, et les droits civils et la liberté de la communauté LGBTQ dans la société haïtienne contemporaine.

SL : Actuellement, dans le cas du féminisme haïtien institutionnalisé, il semble que le mouvement ait pris une allure monolithique, suivant leurs axes d’intervention sur le terrain. Toutefois en m’appuyant sur des observations, je dirai que le féminisme est pluriel dans ses manifestations et pratique en Haïti. Mes observations et mes lectures me suggèrent de croire que des individualités ont porté des projets différents à l’intérieur des organisations.

Je n’ai pas accès aux documents qui démontrent que des conflits de nature intersectionnelle divisaient les femmes de la Ligue[18]. Les rares photos de ces premières féministes qu’il m’est donné de voir montrent des femmes de carnation différente, bien que celles au teint clair sont majoritaires par le nombre. Les pionnières de 1915 et plus tard leurs filles en 1934 provenaient en majorité de la bourgeoisie et des classes moyennes éduquées de l’époque. Je pense que des affinités s’étaient révélées entre elles au niveau des valeurs. Elles fréquentaient les intellectuels les plus en vue de l’époque. Par exemple, les femmes de la Ligue étaient proches de Price Mars ; Jacques Stephen Alexis avait l’habitude de publier dans l’Escale, le journal fondé par Yvonne Hakim Rimpel.

Je ne sais pas si on peut établir une typologie tranchée sur les différents courants. Toutefois, je peux affirmer que les féministes, notamment celles de la Ligue, utilisaient des formes littéraires plurielles pour exposer leurs idées. Essai et étude scientifique pour Madeleine Sylvain Bouchereau ; le genre journalistique pour Yvonne Hakim Rimpel ; le roman et la poésie pour Cléante Valcin Desgraves ; le roman pour Jeanne Pérez, le théâtre pour Léonie Coicou, etc.

Pour établir des distinctions dans le mouvement, je partirai plutôt d’un découpage chronologique qui met l’accent sur les grands combats de chaque époque. Je distingue 4 grandes périodes.

Entre 1915 et 1934, le combat contre les violences sexuelles et la lutte pour la souveraineté nationale ont structuré les revendications des premières femmes, celles qui peuvent être considérées comme les pionnières du mouvement. Entre 1934 et 1957, le combat phare fut la lutte pour les droits civils et politiques. Parmi les organisations des femmes des classes moyennes se recrutaient les anciennes de Sainte-Rose de Lima, la Ligue des femmes de carrières qui luttaient pour l’accès des femmes aux services de base. De 1957 à 1986, les informations sur le mouvement ne sont pas claires, mais je suppose que les femmes luttaient contre la dictature. En témoigne l’interview[19] accordée par Ghislaine Charlier – membre du parti socialiste haïtien et responsable de la Ligue à Pétion-Ville – à Jean Dominique revenant sur sa militance avant son départ pour l’exil dans les années 1960. Entre 1986 et 2000, les luttes contre l’impunité et contre les violences sexuelles perpétrées lors du coup d’Etat de 1991 et des troubles politiques de 2004 ont marqué le mouvement féministe.

Entre 2000 et 2020, les femmes ont lutté pour leurs droits économiques, sociaux et politiques en menant un combat intense contre la corruption au niveau national. Outre ces combats clés, d’autres organisations de femmes avaient émergé avec d’autres agendas politiques. Ce fut le cas de Fanm Ouvriyèz et du CPFO (Centre de promotion des femmes ouvrières) qui visaient l’organisation et la formation des femmes ouvrières. Elles rejoignent la pléthore d’organisations de femmes des classes moyennes, de la paysannerie et enfin des quartiers populaires entourant Port-au-Prince.

La complexité du mouvement se remarque dans la manière dont les femmes des différentes classes se retrouvent autour de combats qui questionnent la condition féminine. Depuis 1915, une connexion est établie entre les différentes classes sociales autour des questions stratégiques du féminisme haïtien : violences sexuelles. Malgré ces connexions, je ne saurais ignorer les disparités sociales qui font que les femmes des différentes classes sociales se retrouvent rarement sur les mêmes positions politiques. Il convient également de remarquer qu’en dépit des disparités énormes entre les groupes en Haïti, le propre du mouvement féministe contemporain est de gagner des combats phares en sollicitant le concours de toutes les forces du pays dans les moments historiques où ce combat s’avère incontournable. Ce fut le cas au moment des débats sur le vote de la loi Paternité, la maternité et la filiation appelée loi Gérandal Thélusma[20] par les féministes, qui fut votée par la Chambre basse immédiatement après le séisme.

Au-delà du découpage chronologique proposé, je suis fermement convaincue que les dynamiques s’apparentant aux féminismes ont existé dans la société haïtienne bien avant 1915. Par exemple, Myrtha Gilbert (2001)[21]montre la manière dont les femmes des classes populaires lors des crises majeures font irruption sur la scène politique, notamment en 1870, lors de la chute du président Sylvain Salnave. L’auteure explique que les femmes sont toujours présentes sur la scène politique avec une participation massive et décisive dans les luttes de changement socio-politique. La question de la participation politique des femmes est antérieure au mouvement impulsé par la Ligue féminine d’action sociale. Donc, il y a une partie de l’action féminine qui peut être considérée comme féministe qui n’est pas écrit et qui concerne tant les femmes des quartiers populaires que celles de la paysannerie. Cette partie du féminisme haïtien ne figure pas encore dans les récits officiels, son histoire reste à faire. Il ne serait pas hasardeux d’argumenter qu’il faut « « désembourgeoiser » l’histoire du féminisme haïtien pour saisir l’apport des femmes de toutes les classes sociales dans ce legs capital. Les historiens et les historiennes devraient se pencher sur cette partie occultée du mouvement.

Quant à la question des LGBT, j’estime qu’une entente n’est pas encore établie au sein du mouvement quant à la connexion à lui trouver avec les luttes féministes. Les réflexions s’alignent sur l’approche des droits humains et le droit à l’autodétermination. Ma connaissance du mouvement féministe et les liens professionnels construits avec les groupes LGBT en Haïti montrent qu’un intérêt existe pour que les deux secteurs puissent à l’avenir conduire des actions communes, notamment en ce qui concerne certaines organisations post 86.

HTN : Par conséquent, j’aimerais que vous discutiez des facteurs et problèmes historiques qui ont conduit les féministes haïtiennes telles que Madeleine Sylvain, Alice Garoute, Fernande Bellegarde, Olga Gordon, Thérèse Hudicourt, Marie Corvington, Alice Téligny-Mathon, Esther Dartigue, Maud Turian et Georgette Justin à créer la Ligue féminine d’action sociale en 1934 pour défendre les droits des femmes haïtiennes. Pouvez-vous également discuter des objectifs sous-jacents de LFAS au nom des femmes haïtiennes au moment de la fondation ? Qu’est-ce que ces intellectuelles et activistes féministes tentent de réaliser pour les femmes et les filles haïtiennes ?

SL : Après le départ des marines en 1934, les femmes haïtiennes étaient considérées comme des citoyennes de seconde zone. Pourtant elles ont vaillamment lutté contre l’oppression étasunienne. Initiatrice du processus de désoccupation, elles ne pouvaient ni se porter candidat ni voter aux élections nationales. La génération des féministes qui a émergé après 1934 a bénéficié d’opportunités politiques, économiques, sociales et culturelles, ce qui était rare pour les femmes de l’époque. Certaines avaient fait de longues études à l’étranger et étaient conscientes de leur condition. Elles étaient pour la plupart les filles de femmes membres de l’Union Patriotique[22]. Ces dernières avaient combattu les violences sexuelles des marines contre les Haïtiennes. En termes de luttes politiques, elles avaient construit un actif sur lequel elles pouvaient capitaliser pour monter un mouvement pour défendre leurs droits. Instruites et issues des classes aisées, elles étaient confrontées aux restrictions qui entravaient la jouissance de leurs droits civils et politiques. Par exemple, les femmes qui gagnaient leurs salaires ne pouvaient pas légalement en disposer librement. À cette époque, celles de la bourgeoisie qui s’étaient mariées à des étrangers étaient parmi les premières entrepreneures industrielles (Manigat, 2002)[23]. De plus, les femmes étaient particulièrement présentes dans les classes laborieuses. Les jeunes femmes des classes possédantes et de la classe moyenne étaient dactylographes dans les ministères et institutrices (Gaillard, 1983)[24].

L’appauvrissement des classes possédantes pendant la Première Guerre mondiale poussera les bourgeoises à sortir dans les rues pour le travail au sein de l’administration publique (Lucien, 2013 et 2014). Cette situation mettait directement aussi ces femmes en danger, car l’administration était contrôlée par les marines. Elles pouvaient subir des harcèlements sexuels et être violées au même titre que les femmes des classes défavorisées, sous prétexte de complicité avec les Cacos. La sortie des femmes des classes aisées sur le marché du travail au tournant des années 1930 portera celles-ci à se rendre compte que leur silence ne les protègera pas. Leur entrée sur le marché du travail a suscité chez elles une prise de conscience féministe face aux injustices communes subies par les femmes.

Ces cloisons ayant cédé, les femmes des classes aisées comprendront qu’elles sont elles aussi concernées par les violences sexuelles. Elles ne sont plus protégées par l’espace privé, elles doivent se battre au dehors pour préserver leur dignité et apporter leur quote-part dans le fonctionnement du foyer. Si les femmes des classes possédantes devaient sortir dans la rue pour travailler et gagner l’espace public, la menace du viol par les marines rendait cet acquis mitigé. En ce sens, sous l’influence des dominations croisées de nature tant interne qu’externe, l’accès des femmes au marché du travail peut être considéré comme un acquis ambigu. Malgré cette ambiguïté, l’on admet que les années 30 étaient une époque importante dans l’accès des femmes haïtiennes au marché du travail formel et aux ressources toutes catégories sociales confondues.

Aussi, le développement des quartiers populaires a-t-il facilité de la part des femmes de la bourgeoisie des actions philanthropiques qui sont dédiées aux femmes des classes démunies. Pendant cette période, la capitale était un lieu de débats politiques (Lucien, 2013)[25] intense, favorisant l’essor des salons tenus par des femmes. Lieu de sociabilité et de résistance, selon notre auteur, les salons ont servi d’espace de discussions et de diffusion des idées féministes. Les femmes de toutes les classes sociales en ont profité pour penser aux modalités d’une autonomisation réelle des femmes par leur accès aux espaces décisionnels. Cette démarche a permis d’entrevoir que les femmes étaient autant préoccupées par leurs situations que par le changement de leur condition de citoyennes de seconde zone. Cette réalité est d’autant plus vraie que dès 1945, les femmes commencèrent à devenir membres des partis politiques de droite comme de gauche.

Sous la houlette de Carmen Fignolé, le bureau du MOP (Mouvement paysan ouvrier) mena une campagne active pour la reconnaissance de l’égalité entre les hommes et les femmes. Les revendications syndicales des femmes ouvrières, la diffusion des idées féministes et d’émancipation par les dirigeantes de la Ligue, les luttes pour le droit à l’autodétermination des femmes contre les violences sexuelles ont amené des « styles de pensée » (FlecK, 2005)[26] qui ont favorisé la définition des luttes des femmes pour avoir droit aux droits. Cette conjoncture sociopolitique aurait porté ces femmes à réfléchir sur les inégalités qui structuraient les rapports entre les sexes et sur les modalités à définir afin qu’elles accèdent aux mêmes droits que les hommes, dont, entre autres, le droit d’élire et d’être élues.

Elles entreprendront des actions pour y parvenir : la systématisation et l’organisation du mouvement féministe haïtien ; occuper le devant de la scène politique en tant que féministes ; construire des alliances internationales et nationales ; faire des hommes bien placés des alliés de la lutte pour l’accès aux droits des femmes ; dénoncer les travers de la société ; construire une ligne théorique et politique ; mobiliser les médias en vue de la visibilité politique ; organiser des congrès, des meetings, des  manifestations politiques et des sit-in ; s’allier avec les ouvrières et les femmes des zones de province ; se porter candidates aux élections ; présenter leur programme politique ; préparer des proposition de loi ; investir des espaces de philanthropie et d’œuvres caritatives ; mobiliser de l’espace privé pour arriver aux droits dans l’espace public. Dans cette dynamique, les femmes de 1934 ont créé la Ligue féminine d’action sociale. Elles ont doté cette structure d’un nom et des démarches féministes avouées et assumées. Sous l’impulsion de Madeleine Sylvain Bouchereau, sociologue de renom, fille d’Eugénie Malebranche Sylvain, elles ont lutté auprès de l’Etat haïtien pour la reconnaissance de la Ligue en 1934. À travers cette fondation, les femmes ont porté et affirmé l’existence d’un nouveau sujet dans l’arène politique. La plus grande leçon que les féministes ont pu tirer de cette période est celle du courage politique. Ces femmes ont fait preuve de courage (Arendt1995)[27] en tant que vertu politique citoyenne pour revendiquer leur droit aux droits. Elles ont revendiqué leur place en tant que citoyennes en mettant en exergue un lieu de mésentente[28] (Rancière)[29] politique dans la construction de la société haïtienne, la mise hors-jeu politique des femmes.

HTN : Comment les féministes et activistes haïtiens de la diaspora peuvent-ils contribuer à la réalisation des buts et objectifs du SOFA ? De quelle manière peuvent-ils s’associer et collaborer avec SOFA pour transformer la condition des femmes et des filles haïtiennes en Haïti ?

SL : J’estime que les deux groupes devraient d’abord mener des réflexions séparées avant de définir ensuite un agenda commun d’interventions. Cette approche permettrait aux mouvements sociaux haïtiens tant de l’étranger que d’Haïti de développer des liens surs, notamment en politique tout en tenant compte des intérêts collectifs du pays. Dans cette dynamique, la diaspora pourrait entreprendre des actions qui impliquent ses membres dans les affaires internes, et peser pour l’infléchissement de certaines politiques rétrogrades et franchement antidémocratiques. Dans cette perspective, il faudra un début de réflexion sur les actions collectives et sur les ressources que la diaspora transfère en Haïti. Sur le plan conjoncturel, les gens résidant hors du pays peuvent soutenir les actions des organisations féministes en visibilisant leurs interventions et actions sur le terrain. La diaspora peut collaborer avec les organisations en Haïti en faisant des échanges de compétences et en soutenant des recherches sur les réalités des Haïtiennes tant en Haïti qu’à l’extérieur.

HTN : Travaillez-vous actuellement sur un projet intellectuel ?


SL :
J’envisage d’extraire un livre de ma thèse[30] sur la figure du poto-mitan en Haïti et d’écrire un autre sur le mouvement féministe haïtien. Mais il n’est pas facile de se consacrer uniquement à une vie intellectuelle en Haïti. Les soucis de la vie quotidienne et les obligations privées entrent souvent en contradiction avec les projets intellectuels, notamment la concurrence entre la vie professionnelle et la vie intellectuelle. Donc, la réalisation de ces deux projets est conditionnée par des aléas tant personnels que collectifs qui, à chaque fois, retardent leur réalisation.

HTN :Merci beaucoup d’avoir participé à cette importante conversation. J’apprécie votre travail et votre engagement envers les droits et la liberté des femmes dans la société haïtienne. Bonne année!


[1] Coordination régionale des organisations du Sud-Est

[2] Sabine Lamour, 2018. Partir pour mieux s’enraciner, retour sur la fabrique du Poto-mitan, in Déjouer le silence, contre-discours sur les femmes haïtiennes, dir. Sabine Lamour, Denyse Coté et Darline Alexis, Ed Remue-Ménage, pp. 96-105

[3] Sabine Lamour, 2019.L’irresponsabilité une compétence de dominant.  Revue Internationale des études du développement, Varia, nº239

[4] Cléante Valcin Desgraves, 2006 [réédition]. Blanche négresse. Port-au-Prince : Les Presses Nationales

[5] Première femme romancière en Haïti

[6] Marie Thérèse Colimon Hall, 1974. Fils de misère. Port-au-Prince, Ed Caraïbes

[7] Mireille Neptune Anglade, 1986. L’autre moitié du développement. A propos du travail des femmes en Haïti Port-au-Prince, Montréal, Des Alizés et Erce.

[8] Sabine Lamour, 2015. Entre viol et avilissement : lire le courage politique des Haïtiennes contre l’occupation de 1915. Communication présentée lors du colloque international Regards croisés sur l’occupation américaine de 1915.

[9] Les Centres Douvanjou sont des centres d’accueil de jour qui organisent la prise en charge holistique des femmes violentées en offrant aux survivantes une assistance médicale, psychologique, juridique, et sociale

[10] La Concertation nationale est une structure tripartite (Etat/ société civile/ agences internationales) mise en place en 2004. Elle coordonne les différentes initiatives gouvernementales et non gouvernementales dans le domaine de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, incluant les violences sexuelles. 

[11] Les précisions du ministère à la Condition féminine. https://lenouvelliste.com/article/31645/les-precisions-du-ministere-a-la-condition-feminine

[12] La première femme qui dirigea ce ministère est Lise Marie Dejean, médecin de profession, membre de la SOFA depuis 1986.

[13] Madeleine Sylvain Bouchereau,1957. Haïti et ses femmes. Une étude d’évolution culturelle. http://classiques.uqac.ca/contemporains/sylvain_bouchereau_madeleine/Haiti_et_ses_femmes/haiti_et_ses_femmes_L16.jpg. Consulté le 23/10/2020

[14] Création officielle de la Ligue féminine d’action sociale (LFAS) le 22 février 1934. Parmi les fondatrices : Madeleine Sylvain Bouchereau, Alice Garoute, Fernande Bellegarde, Olga Gordon, Thérèse Hudicourt, Marie Corvington, Alice Téligny-Mathon, Esther Dartigue, Maud Turian, Georgette Justin, Cléante Desgraves-Valcin, Marie-Thérèse Colimon-Hall, Yvonne Hakim-Rimpel, Marie-Thérèse Poitevien. L’association est dissoute en mai par le gouvernement qui juge son programme trop « ambitieux ». Pour obtenir l’autorisation de fonctionner, la Ligue reformule ses objectifs en un but unique.

[15] Danièle Magloire, s.d. Luttes féministes en Haïti : Repères chronologiques (1915-2005) texte fourni par l’auteure.

[16] Les femmes et le vote http://islandluminous.fiu.edu/french/part09-slide22.html, consulté en ligne le 31-12- 2020

[17] Michel Rolph Trouillot, 1986. Les racines historiques de l’Etat duvalérien, Port-au-Prince : Éditions Deschamps. Port-au-Prince.

[18] Dans des conversations informelles avec des personnes (des femmes de plus de 70 ans qui s’intéressent au mouvement) qui avaient côtoyé certaines d’entre les femmes de la Ligue, dont entre autres Jeanne Perez, elles ont expliqué qu’avec l’arrivée de Duvalier au pouvoir en 1957, il y a eu effectivement des conflits entre elles sur les questions de couleur. Certaines d’entre elles ont dû laisser le mouvement.

[19] L’hommage d’Alter Radio à la militante féministe haïtienne Ghislaine Rey-Charlier, décédée à 99 ans, disponible sur le site https://www.alterpresse.org/spip.php?article21330#.X-TShthKiM8

[20] Gérandal Thélusma était la députée de Gros-Morne (Artibonite). Avec les féministes, elle avait porté le projet de loi sur la paternité, la maternité et la filiation devant la Chambre basse après le séisme de 2010. https://femhaiti.wordpress.com/2010/05/13/vote-par-la-chambre-des-deputes-du-projet-de-loi-sur-la-paternite-responsable-et-la-filiation/

[21] Myrtha Gilbert, 2001. Luttes des femmes et luttes sociales en Haïti. Problématiques et perspectives. Port-au-Prince : l’imprimeur II.  Entre Nous : « Lutte des femmes et luttes sociales en Haïti », Myrtha Gilbert thttps://repository.duke.edu/dc/radiohaiti/RL10059-CS-1385_02

[22] L’Union patriotique était une organisation qui militait contre l’occupation étasunienne du pays. Elle était dirigée par des intellectuels et des hommes politiques dont Georges Sylvain, Jean Price Mars et Sténio Vincent. 

[23] Mirlande Manigat, 2002. Être femme en Haïti hier et aujourd’hui : le regard des constitutions, des lois et de la société. Port-au-Prince : Edition UniQ.

[24]Roger Gaillard 1983. Les Blancs débarquent 1919-1934. La guérilla de Batraville, Presses de l’Imprimerie le Natal, Port-au-Prince

[25] Eddy Lucien, 2013.  Une modernisation manquée. Port-au-Prince (1915-1956) Vol. 1 : Modernisation et centralisation

[26] Ludwick Fleck, 2005. Genèse et développement d’un fait scientifique. Paris : Ed les Belles Lettres.

[27] Anna Arendt, 1995. Qu’est-ce que la politique ? Seuil, Paris.

[28] Sabine Lamour, 2018.  3 avril 1986 : expression d’une mésentente politique en Haïti, texte en cours de publication

[29] Jacques Rancière, 1995. La mésentente. Paris : Galilée.

[30] Sabine Lamour, 2017. Entre imaginaire et histoire : une approche matérialiste du poto-mitan en Haïti, Thèse de sociologie soutenue le 17 octobre 2017, Paris :  Université Paris 8.

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